Convoyage 2/3

Convoyage (2/3) ● Visite du Larzac en voilier

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Plan de l'article

Cette série de 3 épisodes raconte nos péripéties pour ramener par la route notre voilier de la Camargue à la Bretagne. Découvrez ici la deuxième partie de cette aventure mouvementée, avec toutes nos galères dans le Larzac.

Pas de l’Escalette, pas de moteur

Jeudi 10 juinJour 3

Un peu avant 3h du matin. Romain et moi flottons entre sommeil et sueur depuis quelques heures. La journée d’hier colle encore à la peau, et la nuit refuse de refroidir quoi que ce soit. Devant nous : la fameuse côte du pas de l’Escalette, sur l’A75. Un passage escarpé qui sépare le causse du Larzac de la plaine du Languedoc, culmine à 616 mètres d’altitude, puis se termine par un tunnel. En face, un moteur qui n’a pas signé pour ça.

Quelques kilomètres avant le haut du col, la jauge de température moteur explose. Séb coupe immédiatement le contact et immobilise le véhicule. On n’est pas en position idéale : en sortie de virage, pas de bas-côté, juste la voie pour véhicules lents, et des camions qui passent comme des trains.

Romain réagit aussitôt. Il distribue les gilets jaunes. Triangle. Frontale. Il file à la borne d’appel, c’est la gendarmerie locale qui décroche.

— Bonsoir, on a un problème avec notre véhicule : on est arrêtés sur l’autoroute avec un utilitaire tractant un voilier sur une remorque.

— Pourquoi vous roulez à cette heure ? Vous avez une attestation au moins ?

— …Euh oui, bien sûr, on vous la montrera. Mais sinon, vous pouvez nous aider ?

— On envoie une dépanneuse poids lourds. Il faudra compter 1 500 € de frais, du coup.

— Quoi ?! Non alors, n’envoyez surtout pas de dépanneuse ! Écoutez, on peut arriver à redémarrer, il faut juste qu’on laisse le moteur refroidir un peu. Vous pouvez envoyer une équipe des services autoroutiers plutôt ? Pour sécuriser la zone, le temps qu’on reparte.

— OK.

Pendant que Séb fouille sous le capot, je me cale derrière la glissière et je fais des appels lumineux à la frontale vers la falaise pour avertir les poids lourds qui déboulent du virage.

Il fait 25°C à 3h du matin en juin. La température ne redescend pas. Nous non plus.

En rade dans le pas de l'Escalette

Un matin café et mécanique

7h du matin. Le réveil sonne. On a l’impression d’avoir fait une sieste de quinze minutes. Le planning, lui, n’a pas dormi. Trinité demain soir pour gruter. La Rochelle juste après pour rendre la remorque.

À moins de 3 km, le village dont nous parlaient les patrouilleurs, le Caylar. Le fourgon nous y amène sans problème. La journée commence bien ! On se gare sur la place centrale, sous les regards mi-déconcertés mi-amusés des clients assis en terrasse du café central. Nous, on ressemble déjà à une équipe de tournage en fin de saison. Alors qu’on s’approche du comptoir pour un café salvateur, les habitués nous lancent des plaisanteries :

— Dites donc, la Méditerranée, c’est pas par là !

— Ça tombe bien : nous, on cherche la Bretagne.

On demande le garage le plus proche.

— Il y a le garage Théron à deux pas d’ici. Mais à cette heure, j’sais pas s’ils sont déjà levés, hein.

On se rend au garage, effectivement fermé. J’appelle et une voix ensommeillée décroche :

— Mmh… Allô ?

— Bonjour, on est devant votre garage avec un véhicule en panne. J’espérais que vous puissiez le regarder dans la matinée.

— Non, mais vous avez vu l’heure qu’il est ?!

J’ai un peu perdu la notion du temps, je bafouille.

— Il est 7h15 du matin ! J’ouvre pas avant 8h30 ! Et de toutes façons, je suis débordé, j’aurai pas le temps de regarder votre véhicule aujourd’hui.

Je crois que je ne l’ai pas mis de bonne humeur, celui-là… En attendant, je prépare du café grâce aux thermos que l’on a remplis d’eau chaude dans le troquet qu’on vient de quitter, tandis que Séb remet le nez dans le moteur.

Un mécanicien vient d’arriver au garage. Voyant Séb s’affairer, son fidèle WD40 en main, il vient nous voir. Il a l’air bien disposé, ce n’est pas la personne que j’ai eu au téléphone. Il nous confirme qu’ils n’auront pas le temps de s’occuper de notre problème, mais il accepte que l’on vérifie la pression des pneus au garage et qu’on utilise leurs toilettes. On prend.

Séb soupçonne un problème de radiateur. Je passe des coups de fil aux casses alentours pour trouver une pièce de rechange. Les gars tentent de joindre un garage Ford en espérant qu’ils en sachent plus sur l’origine possible d’une surchauffe moteur.

On se doute bien que la charge du bateau dans la montée qu’on a grimpé la veille y est pour quelque chose. On avait pourtant fait attention à respecter le Poids Total Autorisé en Charge (à peu près). À plat et en descente, on peut rouler, mais impossible de prendre une montée trop forte ou trop longue. Or, on a encore des dénivelés à franchir d’ici la Bretagne…

La tique, la sonde et le rétroviseur

Séb s’arrête net, il a une tique sur le bras.

— Comment on enlève ça ?

— J’ai entendu dire qu’en mettant de l’huile d’olive sur la zone, elle va finir par glisser et tomber toute seule.

— Moi, je le fais à l’éther plutôt. Mais bon, on n’a ni l’un ni l’autre.

Il regarde son bras, puis nous, puis autour de lui.

— Le WD40, c’est comme de l’huile. Et le lave-glace d’hiver, c’est comme de l’éther.

Il met un pschitt de l’un, puis un pschitt de l’autre, devant nos mines sceptiques. Pourtant, 3 minutes plus tard, la tique tombe d’elle-même. Séb vient d’inventer la médecine de mécano.

Après avoir appelé la moitié des concessions Ford de France, un mécano compatissant émet une autre piste : sonde de température. On appelle un garagiste en Bretagne pour recouper. On décide de tenter. Pour cela, on va devoir vider le système de liquide de refroidissement, faire sauter la sonde, puis réinjecter du liquide.

On décide de tenter notre chance et de repartir malgré tout. En se relevant, Séb se cogne violemment la tête contre le rétroviseur, qui tombe par terre. Il répare ça à coup de scotch. Au point où on en est…

En panne dans le Larzac

Évasion d’une aire d’autoroute, un nouveau genre de piraterie

Départ pour l’aire du Larzac, à 20 bornes. Qu’on atteint difficilement. Il fait trop chaud. On fait une sieste dans le fourgon en attendant qu’il fasse plus frais pour rouler. Mais on ne peut pas continuer sur l’autoroute, et finir avec un dépannage hors de nos moyens.

Romain se rend dans la station de l’aire et demande si on peut sortir de l’aire d’autoroute par l’issue de service qui donne sur la départementale, en expliquant notre situation. Le gérant refuse catégoriquement. Alors que Romain allait ressortir, dépité, la caissière le rattrape et lui souffle :

— 1861, c’est le code du portail pour sortir. Mais soyez discrets, sinon je vais avoir des problèmes.

Romain nous met au parfum et on organise notre fuite. On joue les innocents, on se place, on approche du portail. L’un de nous saute du camion et tape le code à la volée. On guette à l’horizon. Rien. Le portail s’ouvre… au ralenti. Long. Très long. Beaucoup trop long. Mais il finit par s’ouvrir entièrement et nous voilà libres ! En partant, on klaxonne les services autoroutiers, situés le long de la route, en signe de victoire.

La Cavalerie et les militaires

Midi. On arrive dans un village où on avait repéré un garage sur Maps pour faire la vidange du liquide de refroidissement. Mais c’est la pause déjeuner, le garage est fermé.

Alors qu’on s’apprête à commencer la vidange en attendant l’ouverture du garage, un énorme camion militaire déboule de nulle part et se gare derrière nous. Pensée immédiate :

— Ça y est, on s’est fait dénoncer par le type de l’aire du Larzac !

Ils sont dix. Musclés. Galonnés. L’un d’eux descend du véhicule et s’approche. On a même droit à un salut militaire. On n’en mène pas large. Je me dis :

— Franchement, c’est pas un peu exagéré pour l’évasion d’une aire d’autoroute ?

Il nous accoste, avec un accent russe très prononcé :

— Nous chercher casse automobile. Vous savoir où ?

On cligne des yeux. On ouvre Google Maps. La casse se situe juste derrière le garage, une rue derrière. On lui indique. Remerciement. Nouveau salut. Il remonte dans le camion avec toute sa clique et disparaît dans un nuage de poussière, tandis qu’on essaie de comprendre ce qui vient de se produire. Ironiquement, le village où l’on est s’appelle La Cavalerie. Le garage finit par ouvrir, il nous aide à finir notre vidange et on repart.

L’assurance qui n’assure pas

Cette fois, on y croit, on reprend l’autoroute, et miracle, pas de surchauffe moteur. Tant mieux, parce qu’on passe le Viaduc de Millau et on a vraiment pas envie de tomber en rade à 300 mètres de hauteur ! On passe le péage en hurlant de joie comme des sauvages.

Joie en passant le viaduc de Millau

Mais 15 km plus loin, le voyant de température s’invite à la fête. Arrêt. Attente. Redémarrage. Sortie immédiate. La procédure désormais habituelle. Juste après la sortie, on se gare sur le bas-côté pour réfléchir à la suite. En réalité, on n’a pas un problème de moteur. On a un problème de France entière à traverser. Romain se résout donc à appeler l’assurance pour envisager un remorquage. La réponse tombe :

— Le fourgon, oui. Le reste, non.

Traduction : on prend en charge le véhicule, vous rentrez comme vous voulez et le bateau reste au bord de la route.

Après une longue réflexion, on choisit l’option la plus raisonnable (non) : on continue. Un bon capitaine n’abandonne jamais son navire. Hors de question de laisser le bateau au beau milieu du Larzac.

— On m’a toujours dit que dans le doute, il faut avancer, conclut Romain.

Direction la ville la plus proche : Rodez, 50 km. La carte annonce plutôt de la descente. On espère qu’elle ne ment pas.

En fin d’après-midi, on atteint Sévérac-le-Château. On se gare sur une station-service désaffectée à l’entrée du village et on part à pied pour le centre-ville. On se pose en terrasse et on commande une bière. On a l’impression d’arriver à l’auberge après une croisade. On en a même l’odeur.

Nuit dans le fourgon

Rodez : l’espoir renaît

On fait enfin une nuit complète. Nous dans le camion. Séb est parti dormir dans les bois.

Vendredi 11 juinJour 4

On repart tôt au matin. Le GPS n’avait pas menti : pas de grosses montées jusqu’à Rodez.

8h. Nous voilà arrivés juste pour l’ouverture de l’agence de location Clovis. Au préalable, nous avons pris soin de garer le bateau sur le parking d’une concession Ford un peu plus loin. Arriver avec une remorque et un énorme bateau pour louer un fourgon risque de ne pas faire très bonne impression…

On joue serré : il nous faut un véhicule qui tracte… sans dire qu’on va tracter. On fait le tour du parc automobile avec l’employé, et pendant que Romain discute avec lui, je passe derrière les véhicules qu’il lui présente pour lui indiquer s’il y a un crochet d’attelage ou non. Après quelques signatures et empreintes bancaires, on ressort avec un magnifique Renault Master. Échange de fourgon sur le parking Ford. On laisse le Transit : on reviendra le chercher plus tard.

Le nouveau fourgon attelé

On file direction la Bretagne. Fini, le chauffage à fond “pour refroidir le moteur” alors qu’il fait 30 degrés. Luxe ultime : on a même la clim ! Romain passe quelques coups de fil pour réorganiser le rendez-vous du grutage et la dépose de la remorque.

Dans l’après-midi, pause dans une station-service près de Brive. Un énorme semi-remorque se gare juste à côté du bateau. Le conducteur est l’archétype du routier, un géant bourru et barbu aux mains grosses comme des pelles. Il regarde notre remorque et nous dit :

— Ça m’a pas l’air très sécure, vos sangles là. Vous allez loin comme ça ?

On lui explique rapidement.

— Bah c’est un miracle que vous ayez tenu autant de bornes sans que le bateau se fasse la malle, dites donc ! Faut vraiment revoir ça.

Il prend 10 minutes pour nous aider à ressangler correctement le bateau. On lui paie un café en échange, avant de repartir.

La route reste trop longue. Séb propose de faire escale chez lui en Vendée, à 70 km au sud de Nantes. On finit la journée dans sa brasserie préférée, voilier garé sur le parking comme si c’était un vélo. On trinque. On rit. On souffle. On n’est pas arrivés… mais on se rapproche.

On s’endort pour la première fois depuis plusieurs jours dans un vrai lit, le bateau dans la cour de la ferme. Encore un drôle d’endroit pour lui.

Apéro dans le bocage vendéen

On a survécu au Larzac. On est proche du but… Mais on n’a fait que la moitié du trajet ! Suite et fin dans la partie 3.

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